La double peine.

Depuis que j’ai découvert sur une page du monde de l’internet que ma tante venait de décéder, j’ai pu enfin, passer quelques heures sur la plage, sans éprouver un sentiment de profonde mélancolie. Sa stratégie c’était nier l’autre, nier ce qu’il aimait et ce qu’il savait faire et elle n’était pas la seule. Une vraie tentative de meurtre psychologique. La dernière fois que j’ai rencontré la soeur de mon père, je n’allais pas très bien mais elle m’a laissé tomber en prétextant qu’elle ne supportait pas entendre parler de maladie. Sur le coup, je me suis dit que je méritais un peu plus d’égards. Après tout, n’étais-je pas la fille de son frère ? Son frère ? Il était bien pire. Le soir où mon père a réussi à se foutre en l’air pour de bon, puisque tout le faisait “chier” notamment sa mère, sa femme, les bourgeois et la société, je n’avais que dix sept ans et je suis tombée amoureuse de l’homme qui m’a raccompagnée à la maison. Ma mère a éclaté de rire quand je lui ai annoncé la mort de mon géniteur, parce qu’elle se trouvait toute bête avec ses cheveux mouillés. Elle venait de se faire un shampoing. Ce soir-là, je suis tombée amoureuse d’un homme que je ne connaissais pas et qui aurait pu être mon grand-père et si j’ai mis en branle cette nouvelle idylle platonique c’était dans le but de m’aider à tenir le coup. Le lendemain, c’était un jour férié, il faisait beau et en compagnie de mon frère, je suis allée faire un job que l’on confie la plupart du temps aux étudiants. Quant à mère, qui avait quitté mon père depuis quelques années, elle est restée au lit toute la journée, et le soir, elle n’a pas eu un geste de compassion envers ses enfants. En revenant de l’enterrement, ma mère m’a balancé que ce n’était pas la peine de pleurer puisque mon père ne m’avait jamais aimée et sur le fond elle avait raison, J’ai appris avec le temps que ce père qui ne s’aimait pas, ne pouvait pas aimer ses enfants. De temps en temps, je vais me recueillir sur la tombe de mes parents. J’y suis bien parce que je ne les entends plus se disputer ni m’insulter et peut-être que je tiens à récupérer le solde d’apaisement qu’ils n’ont jamais su me donner. Finalement la problématique de ma mère, c’était moins la famille de mon père qui l’avait toujours rejetée, que la sienne. Dans l’un de ses tiroirs, j’ai trouvé la preuve irréfutable que sa mythomanie qui nous exaspérait tant, n’était qu’un bouclier pour dissimuler un événement tragique : le meurtre de ma grand-mère maternelle, tuée d’un ou de plusieurs coups de couteau lors d’une dispute conjugale. À trente-deux ans, je n’avais plus de père depuis longtemps, je venais de perdre ma mère, ma grand-mère maternelle que je n’avais jamais connue avait été assassinée, les parents de ma grand-mère paternelle s’étaient pendus et je savais plus ou moins que je n’aurais pas d’enfants. J’ai eu de bons rapports avec ma grand-mère paternelle pendant toute mon adolescence, enfin c’est ce que j’ai cru, jusqu’au jour, où je me suis rendu compte qu’elle avait escroqué son propre fils et en conséquence ses petits enfants. Après son décès, je suis devenue riche. Paradoxalement, c’est à cette période, que j’ai commencé à vivre comme une pauvre. Pendant des années, j’ai eu du mal à réussir tout ce que j’entreprenais. Mon frère et moi, on a dû imaginer des solutions pour s’en sortir, mais on n’a trouvé que des astuces que l’on ne lit que dans les contes de fées. Il y a un peu plus d’un an, lors d’une conversation avec mon frère, une conversation sur la marque Apple, je crois, j’ai saisi chez lui, le temps d’une fraction de seconde, une expression qui appartenait à mon père, et instantanément, j’ai ressenti une violente douleur physique que j’ai dissimulé de toutes mes forces. En lui, bien souvent, je retrouve ma mère et mon père. C’est ça la double peine, revoir Les Autres et même si parfois ça me réconforte terriblement, bien souvent ça me coupe les pattes. Et comment ne pas penser que, moi aussi, je sois capable de produire les mêmes tics et les  mêmes expressions, que ceux qui lui ont fait tant de mal ? Aujourd’hui, si mon frère me découvrait dans certaines situations pendant lesquelles je suis assertive, joyeuse et bien dans ma peau, il penserait sans doute que je ne suis qu’une imposture ou alors, qu’à force de volonté, j’ai fini par ressembler à la petite personne qu’il avait repérée sur une toile de Kandinsky. Depuis quelques mois, j’ai fait la paix avec mon vrai prénom. J’arrive aussi à me détendre lorsque quelqu’un me prend dans ses bras mais je souffre encore assez souvent d’une névrose d’évitement. Il me tarde de fonder une nouvelle famille qui ne ferait pas comme l’autre qui n’a eu de cesse de souffler le chaud et le froid pour me déboussoler. Pour tout vous dire, mon frère et moi, nous vivons dans un immeuble de famille, mais on ne se voit que par hasard et bien souvent ce n’est que pour parler d’argent ou pour mettre en place quelques petites transactions financières. Il paraît que je suis douée pour cela. Le problème c’est que, quand il est question de gagner de l’argent, rien que pour moi, je ne sais pas faire. Lorsque nous voulons faire découvrir une nouvelle recette de cuisine à l’autre, nous lui déposons sur le pas de sa porte, une assiette, et ensuite, nous le prévenons pas SMS. Je n’ai pas vu mon frère depuis un mois. La plupart du temps on ne communique que par SMS ou par mail. La dernière fois c’était pour lui demander une précision sur la fiscalité, un sujet qui ne cesse de me turlupiner et pour lui transmettre la photo d’un pull que je venais d’acheter afin de me remonter le moral. À la fin du mois dernier, j’ai attendu pendant quelques jours une invitation qu’il n’avait promise et que je n’ai jamais reçue alors à défaut de boire du Champagne, j’ai bu des verres avec des potes et j’ai vraiment su apprécier l’instant présent. J’imagine souvent que l’on devrait pouvoir se rendre chez un réparateur de l’âme pour lui demander d’effacer Les Autres de notre disque dur, puisqu’ils nous empêchent bien souvent d’aimer ceux qui restent et d’avancer dans la vie plus sereinement. Dans cette famille, j’ai remarqué que nous reproduisons TOUS ! le même comportement : l’évitement, ce qui sabote notre envie de réussir et d’être heureux ce que vous (peut-être), vous accomplissez bien plus facilement.

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5 thoughts on “La double peine.

  1. Ohlala mais c’est dramatique tout ca c’est révoltant je suis choqué qu’on puisse faire vivre de telles choses à des personnes comme vous qui avez beaucoup d’amour à donner et plein de choses à partager en plus depuis toute jeune mais en même temps heureux que vous soyez si forte finalement vous avez gagné sur toute la ligne bravo

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    • La famille c’est un concept inventé par la société patriarcale et ça nous fait souvent bien plus de mal que de bien. Ce que je raconte dans cet article n’est rien par rapport à ce que j’ai vécu réellement. Le tort que j’ai eu, c’est d’avoir dépenser beaucoup d’énergie pour dissimuler la réalité et c’est une mauvaise tactique parce qu’elle empêche de progresser. Si je tiens le coup, si je progresse c’est grâce à mon blog, à l’écriture et à mes lecteurs parce que je peux sublimer la douleur. Merci pour votre fidélité en tous les cas.

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  2. Ahurissant est le premier mot qui me vient à l’esprit, mais est-ce le bon ? Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de bien s’entendre avec sa propre famille, mais là, c’est bien au-delà des limites auxquelles j’avais pensé… Bravo à toi de t’en être aussi bien sortie, d’avoir su trouver les moyens d’en sortir ! J’avais déjà remarqué que tu étais une personne de caractère, volontaire et pugnace, mais je comprends mieux ce courage inexplicable dans tes activités, malgré cette enfance. Tu as su trouver la résilience pour vivre une vraie vie et je suis admirative… :)

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    • J’ai publié cet article ce week-end après avoir beaucoup souffert en découvrant le dernier roman d’Adeline Dieudonné. Il est étrangement proche de ce que j’étais en train d’écrire depuis quelques mois. La narratrice à le même âge, le contexte familial est identique et il a été rédigé comme un conte de fée moderne. Je dois donc abandonner tout mon travail sur lequel je bossais depuis des mois. Je ne devrais plus passer autant de temps à écrire, mais vivre ! D’autant que ça me réussit très bien et que j’écris toujours des choses épouvantables. Si je devais m’allonger sur le divan pour raconter ce que j’ai vécu enfant, je crois que mon psy ferait une dépression :)))

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      • Oh dommage pour ton livre… je compatis sincèrement. Mais pourquoi arrêter d’écrire, tu as une belle plume, tu vas sûrement trouver une autre idée de bouquin ou tu pourras réinsérer ou pas, des morceaux de ta vie… je n’ai pas lu le livre d’Adeline Dieudonné, mais j’en ai entendu parler. Courage ! 😉

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